Le temps des cerises / Victoria

Le rouge aux joues, excitées par le vent brûlant de la nouveauté et des retrouvailles en cavalcade, essoufflées, exaltées, on s’affale et se plonge enfin dans la langueur des fins de jour d’été. Le long de nos tempes coule la sueur salée, dans nos cheveux quelques brins de foin emmêlés.

Les chevaux sont retournés au pré . Enfoncée dans les coussins de ce fauteuil usé, je regarde le jour décliner et sens mes muscles encore travailler. C’est le souvenir palpable du galop matinal, de la puissance des foulées quand on se laissait emporter.

horses

Depuis Melbourne, le train a roulé deux heures jusqu’à Seymour, Victoria. Puis il a fallu rouler une heure encore, dans le 4×4 de Zoran.  Nina a travaillé cinq mois à ses côtés à la ferme. Avec lui elle a nourri les poules, les cailles, les cochons, a rassemblé les brebis, dépecé les moutons, arpenté les collines. A l’époque, les courbes du territoire étaient encore vertes et humides. Désormais, sous le soleil de plomb, tout se teinte d’ocre. La poussière vole sous nos pas bottés. Les robes alezanes des poulains se fondent avec la terre du sol aride. Les mirages d’eau apparaissent sous la route en ébullition.

Des cris perçants résonnent en l’air; les cacaotès rodent en bandeau dessus de nos têtes.

moutons

Sydney, Bondi et ses cafés, Melbourne, Fitzroi et ses looks déjantés sont soudain déjà bien loin. Dans nos jeans élimés, sur le deck au plancher fêlé, on se gave de cerises et on se désaltère à la ginger beer. J’apprends à conduire à gauche et à fermer les enclos en selle. De bon matin, Zoran, fusil à l’épaule, m’embarque en quad à travers prés. « We need three pigs, three lambs, two goats ». Je l’observe sans rien dire, découvre des savoirs-faire ancestraux.

zoran butcher

Ses gestes précis sont les maillons d’une chaîne faite d’or, patinée par le temps, polie, rayée, usée comme ses larges mains, mais que rien ne semble pouvoir briser. La joaillerie artisanale se passe d’intermédiaires aux interventions douteuses, coûteuses. Zoran, maître bijoutier du monde animalier, élève, nourrit, abrite, abreuve, soigne, chasse, achève, dépèce, délivre. From earth to table.

Sans crier gare il stoppe le bolide, vise, shoote. Sur ses épaules repose la bête, et le poids d’une vie si différente des nôtres.

shot

Sans interrompre sa gestuelle machinale, il me parle, un peu. De ses 20 ans, de la Serbie, de la guerre. Puis de Shanti, la jument encore sauvage et rebelle il y a quelques mois, qui aujourd’hui l’écoute, apaisée et apprivoisée.

Sur la route pour Alexandra, le paysage happe mon esprit. Les collines majestueuses, les arbres solitaires, les motels isolés. Je vois de vieux westerns en souvenir et mes fantasmes d’outback brûlant. Nina me dit que ce n’est rien comparé au désert, au far West, à la terre rouge des environs de Perth. J’en prends pourtant déjà plein la vue. J’ai le regard avide des nouveaux arrivants, alors que mes hôtes se baladent en terre quotidienne, observant simplement le changement de saison.

king

Nos chaussures crottées s’alignent devant la porte d’entrée. Les leurs portent les marques du temps, des longues marches, des chevilles qui se plient et assouplissent le cuir, des barbelés enjambés. Zoran est reparti au milieu des bêtes et sous la canicule, tenace même au crépuscule, alors que l’on étend nos muscles endoloris vers le soleil couchant.

deck

Si l’on ne donne pas de la confiture aux cochons, ceux de Yark sont nourris aux cerises. Les arbres plient sous le poids de ces fruits dont on ne sait plus que faire. Quoi que… Leur chair charnue, rouge sang, craquelée par les excès de soleil, côtoyant sur l’établi les œufs du poulailler, est un appel au clafoutis auquel je ne peux pas résister.

clafoutis

Tout en plongeant régulièrement ma main dans le seau débordant de ces perles de drogue douce, je me remémore la saveur du gâteau familial. Le parfum des étés chauds passés au jardin, la texture inégalable de la recette maternelle, celle qui se transmet sans précision mais avec passion… Je partage avec Nina ces temps de l’enfance, de l’insouciance, puis c’est elle qui partage avec moi sa recette, notée avec application dans son carnet de voyage. Let’s do it. A nous de transmettre à cet hôte bienveillant notre quotidien, nos skills, notre routine passionnée. C’est à l’heure du goûter qu’on est les plus à-même de le remercier, trimballant dans nos bagages ce modeste savoir-faire des apprentis sorcières à demi-pâtissière. Le gâteau comme potion magique, pour reprendre des forces et continuer à tracer nos routes.

Clafoutis, recette pour 6 personnes

4 oeufs
40cl de lait 
25cl de crème 
90g de farine
90g de sucre brun
500g de cerises
1 noix de beurre
sel fin

Préchauffer le four à 180°. Beurrer un plat à gratin, répartir les cerises sans les dénoyauter. Mélanger les oeufs et le sucre au fouet, ajouter la farine, puis le lait et la crème. Ajouter une pincée de sel. Verser le mélanger sur les cerises, enfourner environ 40 minutes.
Si vous avez la patience, c’est encore meilleur froid, au réveil, quand se soleil se lève à peine.

New Mornings

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Few things have changed since I’ve flew across the world. Language first, obviously. My brain is turning into new habits. Habits of an imperfect English speaker. Suddenly my first thought when I wake up pop in this childish approximate English.I count my days left in Sydney in English. I count my money left  English. Well, for both it’s so easy that it’s almost nothing. Time runs faster than I do; my first day cruising in Bondi was yesterday, whereas I have to live tomorrow !

Whenever, daytime starts very early in here. Sun is up and warming us up from 5.30 This is the best moment to enjoy it. City is not fully awaken yet, carpenters haven’t start their noisy hard work, shops and bakeries doors are half open. Here are your last few minutes left of silence. Only birds and ocean sing.

When 6 o’clock rings, coffee time is calling. Citizen’s motion is on.

High skilled Baristas turn Marzocco machines on. They start grinding their chosen coffee beans, checking their soy-plain-rice-almond milk stock. Shia seeds are ready to serve, soaked all night in organic coconut, seasoned with local honey, topped with fresh mango and roasted nuts. Chaï tea is perfectly brewed.

Fit girls just go out from their Bikram Yoga lesson, sweaty, healthy and hungry. Stretching their tanned legs while waiting for green cold press juice. Well, here are Bondi girls.

If you wake up in Surry Hills-that can happen whereas it was not on purpose- girls won’t be wearing Nike leggings but vintage Levi’s shorts. A little less gym, a little more fashion. Same cold pressed juices loved.

Wether you are in Bondi, Newtown or SurryHills, Sydney morning cafés will always recover you from this mad hungover hitting your face. (Yes, some things never change)

Breakfast is sacred as good coffee is. I was used to Parisian expresso, that I could probably never drink anymore, or at least never call coffee. Little Cafes roast their own beans. Coffee in Sydney is serious. Baristas are obsessively efficient And passionate. And, indeed, you definitely enjoy your morning coffee in such a different way !!

This is not anymore about getting a shoot of caffeine to feel alive. It’s about taking your time to choose first. Expresso, macchiato, latte, flat white, cappuccino, mocha, copious, long black. Single or double shot. Soy or almond. brown sugar or not.

Then, take your time, taste it slowly.

if you’re not hungry enough yet, don’t worry. Any cafe you’ll decide to stop by later will offer you an amazing breakky menu. of course, some are better than others. But mainly, they know how to deal with scrambled or poached eggs, avo side on toast and extra crispy bacon. Homemade muesli, cookies, muffins and carrot cakes are very good standards.

There is no need to check reviews too much, as I used to do in Paris to avoid scammers of hospitality. in here, it seems that everyone wanna do it well. Comfort you with his food, smile, sweet beard and perfectly balanced chai latte.

Oui, c’est vrai, c’est parfois too much. everything si alright, everbody is over smiling, And kind, And helpfull, And ..what? will we really complain about it…?

Monday, 29 of November, 31 degres. It’s almost 9am and you’re late for Sydney. You painfully open your eyes, sun hit you through the curtains, fresh air from balcony just tip your skin. House’boys are still asleep. One storing on the sofa, one rolled into his sheet , the third one left at 5 to go fishing, or end his nigh on the boat ground probably.

On your way to grab the holly ice-long black, you cloudy remember Sunday at Rootstock festival, and all those delightful natural wines. Cruising on footpaths trying to remember tastes and faces.

You finally land on a comfortable bench at Cafe Con Leche, columbian-australian cutest place around. You stay for hours, watching local’s ballet in and out to get their take away fav drinks. When the young waiter brings your pineapple-orange-ginger-cucumber juice, you feel better already. In your bag, you notice this little notebook barely open since you arrived. And the pen fixed on it. And no more reason to not try new things, new skills, in this new morning.

 

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Cafe Con Leche

104 Fitzroy Street NSW Sydney

Open everyday from 7am to 4pm

En plein coeur

artichaut

 

 

Hier, aux alentours de 4h du matin et quelques verres, un ami cher* m’a tenu à peu près ce propos: « On t’aime comme tu es bordel. Si ça plait pas à certains, tu les emmerdes. On t’aime, c’est comme ça, c’est tout, tu les emmerdes, ok? »

Majeur brandi pour majorer ses dires, j’avais compris.

J’ai versé encore quelques larmes d’hésitation, expié les doutes à la lueur d’une absence de lune, puis repris la plume.

Mon coeur est un mille-feuilles, fragile et démesurément garni, prêt à déborder de tous ses sentiments quand on le coupe. Ses feuilles sont les strates chronologiques de rencontres merveilleuses, parfois douloureuses, toujours précieuses.
Je suis l’artichaut à l’infini, éparpillée éparpillant des petits bouts de coeur au bout de mes feuilles. Planté en plein champ, j’ai poussé ici à Paris, étoffant mon feuillage jour après jour de ces nouvelles amitiés, complicités naissantes, amours fulgurants.

Et si l’on me mangeait demain,  à chaque feuille mordillée j’énoncerai vos noms, un à un. J’en oublierai c’est sûr, mais arrivant enfin au coeur vous seriez tous là. La chair dense, délicate et puissante du coeur d’artichaut, la saveur douce amère des souvenirs. Le coeur, socle des émotions.
Manger un artichaut comme feuilleter un album photo, celui de mes quelques trente dernières années à vos côtés. Feuille après feuille je savoure ma fleur préférée et pense à vous à chaque bouchée. Il y a les fidèles, les depuis toujours, les qui le seront pour toujours, les passages-éclair, les sans en avoir l’air. Il y a des années qui passent sans qu’on s’en aperçoive, des visages des figures, tournées vers le futur.

J’en oublierai mais arrivant enfin au coeur vous seriez tous là, c’est sûr, Dominique, Michel, Adrien, Noelle, Marieke, Julia, Julien, Audrey, Yoann, Nicolas, Matthieu, Jonathan, Julien, Stephanie, Victor, Léo, Christophe, Sophie, Morgane, Hugo, Valentin, Marion, Boris, Boussic, Sarah, Gardon, Jean-Philippe, Agnès, Emile, François, Donald, Basile, Adrien, Mélanie, Anto, Greg, Olivier, Minou, Léo, Florent, Natasha, Guillaume, Laetitia, Thomas, Antho, Piri, Angélique, Perrine, Greg, Ben, Estelle, Kévin, Olivia, Lo, Fabrice, Raman, Laurence, Juliette, Allan*, Loren, Lelio, Daniela, Agathe, François, Romain, Josee, Alexis, Edith, Valentin, Cécile, Charles, Lucile, Guillaume…. Le fil de ma mémoire s’entortille, les feuilles s’empilent et se confondent, et mes souvenirs se fondent.

De près ou de loin, pour de vrai pour de faux, de jour comme de nuit, j’ai entendu vos voix, ri à vos mots, souri à vos lèvres, marché dans vos combines, appris de vos talents, marché sur vos talons, dansé dans vos salons. Ce que l’on partage, que ce soit le temps de toute une vie ou juste d’un regard, s’inscrit sur les pages de ma mémoire et écrit mon histoire.

Vous êtes, avez été, serez, la crème de la crème pour mon mille-feuilles. Vous êtes la gousse de vanille en infusion; vous êtes la saveur, l’umami, le sel de la vie. Alors un peu beaucoup passionnément ou pas du tout, et avec mon grand bordel de coeur d’artichaut, je vous aime.


(ps: pour l’amour, pas de recette)

No more panic / oh my homard

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On réactive les cordes sensibles à trop tirer dessus. C’est mieux que de se pendre, c’est si bon de se perdre. Marcher sur le fil, mon horizon perdu dans les nuages, les vapeurs de nos nuits, oui marcher sur le fil d’un extrême à l’autre tendu à travers vous.

Un pied devant, l’autre en équilibre au dessus du vide. Le pas hésitant qui fait balancier, qui à tout moment peut tout faire basculer. Tu es si vulnérable perchée sur cette ligne de vie au creux de leurs mains.

Leurs mains, douces et fortes sur ton cou, au creux du coeur, dans les recoins du corps. Les mains des hommes comme filet si je tombe.

Ce sont les mains du père en filigrane, grandes, épaisses, rudes et rassurantes à la fois. Celles que l’on garde en ligne de mire la première fois qu’on pédales sans petites roues, au cas où. Celles qui nous soulèvent bien haut quand on est fatigué de marcher. Celles qui menacent quand on fait trop de bêtises. Ce sont les mains adroites qui préparent les hameçons pour la pêche, les mains puissantes qui portent commodes et tableaux, les mains fuyantes qui portent le verre à la bouche.

Je m’accroche à vos mains comme à des lianes, d’arbre en âme je me balance. J’ai la souplesse du petit d’homme, Chita ascendant Jane. D’arbre en âme je trace des allers retours de haute voltige, vertige. Sans trop y penser je joue à tout balancer.

J’aime danser sur la corde raide, ivre des instants éphémères et de nos derniers verres, pour vérifier qui me rattrape quand je succombe. Il faudrait pourtant marcher sans filet petite, finies les petites roues et les grands hommes. Ce serait juste toi et le vide, toi et la vie. Ce serait peut-être cesser les acrobaties vertigineuses, descendre en rappel vers la terre ferme. Ce serait peut-être au contraire jouer à balles réelles; assumer la chute d’un élan manqué, l’échec d’une figure mal maîtrisée. Etre le funambule libre. Etre celle qui choisit la corde et les points d’attache, qui décide la distance et la résistance.

Par peur du vide j’ai longtemps choisi de ne jamais me laisser le temps de l’apercevoir. Aller vite, d’une seconde à l’autre toujours en mouvement, de l’un à l’autre continuellement. D’une liane l’autre à la vitesse de la lumière, éblouie volontairement, je survole ainsi mes peurs abyssales.

Mais on n’échappe pas à ses peurs indéfiniment. C’est grandir que de les affronter, quand on n’a plus le choix. Quand personne d’autre que toi ne sautera le pas. Je ne pensais pas pouvoir « le » faire. Pas, jamais, never.

Me voilà face à cet animal à mille pattes, vivant et vibrant, mygale de la mer: l’objet de toutes mes angoisses en carapace royale. Je me revois tétanisée à la vue d’une minuscule araignée, tapie à l’angle du plafond, lointaine, inoffensive. Je me revois prise au piège d’une peur qu’on n’explique pas, qui te tourne la tête te retourne le ventre. C’est la paralysie, l’asphyxie, la phobie.

Et je me vois aujourd’hui face à ce monstre délicieux, objet de désir et d’effroi à la foi. Je n’y ai pas cru une seconde. La suivante il était cuit.
Saisi, tenu, à mains nues, maîtrisé, coupé, assaisonné, grillé vif. J’avais réussi avant même de m’autoriser à croire que j’en étais capable. J’avais survécu, affronté les mouvements aléatoires et irréguliers de ces pattes tentaculaires, de ces pinces désynchronisées. J’avais vaincu la peur parce que je n’avais pas le choix. Le mécanisme réactionnel habituel s’était tu. No more panic.

Je reste encore mitigée quant à l’effet de cette découverte. Je jubile discrètement d’avoir expérimenté le dépassement de soi; tout en m’inquiétant d’avoir au même moment expérimenté le sacrifice d’un être, à des fins personnelles. Et faims personnelles. Oter la vie à ce superbe homard, geste anodin pour certains, avait eu pour moi des conséquences très conséquentes. J’avais découvert la part téméraire de moi-même en goûtant la chair des chairs.

 ***

Pour en arriver là, ou à peu près:

Procurez-vous un joli homard (pêché à Concarneau par Jean-Pierre Coïc par exemple, et rapatrié par Poiscaille). Armez-vous d’un très grand couteau, solide et résistant, comme vous. Allumez le grill du four, puissance maximale. Coupez net. Je vous mets une petite vidéo pour les détails. Salez la chair, ajouter pas mal de beurre, un zeste de combawa si vous aimez, et du piment d’Espelette. Enfournez 7 à 8 minutes en haut de votre four. Sortez les bêtes, séparez les grosses pinces et remettez ces dernières au four 3 à 4 minutes supplémentaires. C’est tout, mais c’est déjà beaucoup.

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