Archive for novembre, 2016

Bali en bouteille

 boatamed

Il me devient de plus en plus difficile d’écrire: mes supports habituels s’éparpillent. Mes sujets de prédilection, à savoir la nourriture et l’homme, me préoccupent pourtant toujours autant. Mais voilà qu’ils se dispersent, s’espacent, chill et surfent au calme sur mes vagues intérieures. J’ai très envie de clamer que c’est une grande et bonne nouvelle. Eh ! c’est une grande et bonne nouvelle putain ! Oui mais voilà : dépourvu de ses torrents habituels d’émotions, mon cerveau rame. Pourquoi pas tout simplement ne rien dire? Oui, aussi, j’y pense. Et puis les photos, les souvenirs s’accumulent et soudain l’envie de partager. Il y a aussi ce désir étrange, ce besoin (?) un peu masochiste de questionner un autre regard, des opinions.

Un ami m’interrogeait à ce propos récemment: comment fais-tu pour oser? écrire sans te soucier du lecteur? moi je bloque !

Ah. Bonne question. Je fus dans l’incapacité de lui répondre clairement. A vrai dire je me suis mise à réfléchir à la question au moment même où il me la posait. J’ai bafouillé quelque chose à propos de l’absence de pudeur (image du monokini à l’appui) et du besoin de reconnaissance. Puis j’avançai évidemment l’argument majeur et néanmoins jamais avéré, aka ma quasi certitude de l’absence de lectorat, passée la frontière de mes amis fidèles,  famille et âmes errantes.

Bref, j’écris des trucs, je les publie sur des coups de tête en évitant de me relire, et ça me détend comme de manger une glace au yaourt sans haut de maillot. J’écris parce que les mots me fascinent,  et que communiquer me passionne.

coquillages

Parfois mes mots sont une tablette de chocolat dévorée d’une traite, un paquet de chips au vinaigre englouti en moins de trente seconde. Des mots en mode fast food d’urgence. Souvent quand la soirée fut débile et géniale, que mes orteils dansent encore sous la couette, que j’ai besoin de raconter comme d’éponger. Alors se couchent les mots comme s’engloutissent les frites, supplément sriracha. Junk mood de lendemain de cuite, bêtement.

Puis d’autres fois mes mots sont des kimchi.  Des pensées qu’on laisse fermenter pour qu’elles prennent sens, texture, saveur.

Je n’ai pas le savoir-faire ancestral des japonais concernant la fermentation. Je mets mes souvenirs en vrac dans un bocal (qu’on appellera cerveau, étiqueté ‘memoire’). Je laisse le temps faire. C’est drôle, comme ces histoires d’amour dont on ne retiendra que le bon, après plusieurs années. Le bocal fait son boulot, plutôt bien en général. Les éléments sans intérêts finissent par disparaître. Un vague souvenir s’effacera peu à peu, sans laisser de trace, à peine un goût amer.

De temps en temps tu ouvres un petit bocal. Tu goûtes les souvenirs après macération, sans précipitation. Ce sont ces mots-là qui prennent leur temps avant de se frayer un chemin jusque ici. Ils sont plus subtils à manier, j’ai goûté souvent des résultats désastreux. Je publie peu de kimchi. Ca me force à ma relire, à m’organiser, à me remémorer méthodiquement. L’angoisse. Généralement ils resteront donc sur l’étagère, sans que j’ose même y jeter un oeil tant j’appréhende la déception.


boatamed2

Mais il y a cette grande jarre, où sont empilés les palmiers, les rizières, la moiteur indonésienne, les sourires, les gestes, les prières, les pêcheurs, le piment, les gado-gado, le café balinais, la jungle, les volcans…! Le tout baigné de lumière d’aubes que je n’avais jamais même osé imaginer et fumé au bois des encens ou des feuilles de palme. La magie du temps opère entre album photo, travail de mémoire et émerveillement persistant. Alors il est temps de faire sauter le couvercle, de te parler un peu, beaucoup. Pourquoi, parce que. Parce que déjà tu me manques au loin, alors voilà une excuse pour te causer, et puis aussi parce que je m’en voudrais de ne pas te dire de faire ce voyage si tu le peux, un jour.

camapgnegreen

C’était Bali sur un coup de tête, un coup de coeur. Je ne savais pas à quoi m’attendre, je ne voulais rien attendre. J’avais dans une poche Google map, mon plus fidèle allié, dans l’autre griffonné sur un carnet les bons conseils de quelques amis, et à mes côtés un coutumier de l’île, avec les mêmes aspirations : fuir la routine, le tourisme, la foule, la ville. Retrouver la quiétude, la beauté, la nature. Respecter le lieu de passage, ses habitants, ses habitudes.

market2

Ce furent dix jours à mille à l’heure, à la découverte de cette terre majestueuse, volcanique, tropicale, inspirée, captivante. Si tu ne devais en voir qu’une partie (je sais, choisir est un supplice), voilà où je t’emmènerais. La région s’appelle Sidemen, le village Sideman. Il se cache entre les montagnes couvertes de fougères, d’arbres géants et de rizières. Pour rejoindre la rive opposée,  les écoliers  sautent de pierre en pierre pour traverser la rivière. Le pont est cassé, pour le moment. Il y en a un autre un peu plus loin, franchissable en deux roues seulement. Le long de la rivière un ancien canal d’irrigation se faufile dans la jungle, on le suit en équilibre sur le muret.

pontsideman

On se perd dans ces montagnes protectrices.  Les rizières sont d’un vert irréel. Et soudain ce temple, abandonné? Gris anthracite appelant l’orage, qui trône au milieu des champs. Nous on n’est rien ici, rien d’autre que deux grains de riz blanc montés sur roues. L’humidité nous enveloppe d’un voile réconfortant, qui rapproche la texture humaine de celle de l’ environnement. Au creux de cette vallée j’expérimente une étrange sensation de symbiose. On oublie de genre de truc après dix années à se frotter au bitume. Les pieds nus vont de soi, escaladent murets, racines, roche, galets. Entre mes orteils se faufilent l’herbe tiède et humide, le sable noir d’Amed au crépuscule. Ils sont des tapis volants.

 

palmiers2

La nuit tombe, la chaleur reste. Il est cette heure étrange, entre ombre et lumière, qui me rappelle les contes celtes. Il y parait que l’on passe du monde réel au merveilleux quand on entre dans une forêt, emprunte un pont… L’environnement reste le même, mais sans qu’on le sache vraiment nous sommes ailleurs. Les teintes bleutées de la fin du jour accentue cette sensation. Au bout d’un chemin cahoteux, s’enfonçant dans la forêt, nous voilà au milieu des vestiges d’un resort abandonné. Quelques cabanes en bambou, des fenêtres couvertes d’une poussière qu’on dirait millénaire. Une femme passe au loin, sur les petits sentiers dessinés par l’architecte de l’époque. Entre les galets elle marche et prie, portant haut sur la tête le panier d’offrande, et dans sa main les encens et pétales. Ce lieu fantomatique continue de recevoir la bénédiction des dieux. Il fait soudain extrêmement bleu. Devant moi un immense bassin vide. La mosaïque semble intacte, préservée de l’usure du temps. Me voilà au milieu de cette majestueuse piscine qui n’est plus qu’une piste de danse bleue électrique. Que s’est-il passé ici, qui nageait là? On chuchote et invente des histoires sans trop s’éterniser. Les âmes semblent paisibles mais on ne voudrait pas s’imposer trop longtemps. A nouveau le chemin et ses embûches, comme un tunnel nous qui ramène vers le monde réel.

fishmarket sidemanpalmriziere

Il est 19h environ, la nuit à recouvert Sideman. La lune éclaire à peine la route, dans la vallée résonnent les prières. Sirote des Bintang glacées en regardant la lune.

Le lendemain, rassasiés de verdure, on quittera Sideman. Tracer la route jusque Amed, se brûler tes pieds sur le sable noir. Si tu me suis jusque là alors vas pêcher le maquereau sur ces petites embarcations sublimes, avant que le soleil ne se lève. Explore les fonds marins, découvre de nouvelles couleurs sous forme de poissons. Quand tu seras en quête de contrastes, encore, alors du petit port d’ Amed embarque vers Gili Meno. Brûle tes pieds sur le sable blanc. Passe des heures à regarder les guirlandes de coquillages pendues aux arbres. Bois du jus de sirkak. Mange un nasi-goreng. Ne panique pas pendant la tempête: elle t’offrira des bleus-noirs hypnotiques. Fixe ton regard sur l’horizon où la mer, les vagues, le ciel, les nuages et la pluie s’organisent dans un ballet fulgurant et sauvage.

Bali est un kimchi d’aubes et de crépuscules. Des pickles de jungle et de rizière. Des bocaux qu’on voudrait infinis.

fishman

 

market4

 

gilisunrise

***

Edit tardif: concernant la mer d’huile et le calme intérieur, qu’on se rassure, les vagues sont  bien revenues. Hey, Let’s go surfing !

 

 

 

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...