Mots-valise. Les Arlots, Paris 10

Mes affaires sont éparpillées, comme nos pensées au réveil. Les valises entrouvertes hésitent entre minimum nécessaire et maximum aléatoire. est-ce une valise de vacances, ultra densité du court séjour, ou le fameux sac de départ sans retour? emmener avec soi tout soi ou laisser derrière ce qu’on n’est pas sûr de vouloir trimballer dans le futur ? Le futur se voit en déshabillé, le futur est à inventer. Je laisse volontiers les pulls,  collants et névroses. Les tics de l’hiver en boule dans les cols roulés.

L’été furieux et incandescent tout simplement redescend. Les bouffées de chaleur et les montées d’adrénaline s’éteignent comme des mégots fumés avec ardeur, qu’on écrase dans le sable tiède d’un début d’automne. Paris est un cendar à ciel ouvert, grisâtre et enfumé, vestige géant de soirées interminables où l’on s’occupe les mains et la bouche.

Paris est mon amante bipolaire. On se refile des frissons, des hauts et des bas au fil des saisons. La journée régulièrement commence dans le brouillard, ni tôt ni tard, juste à l’heure de la couette grise posée sur nos grattes-ciel. Ne pas allumer la radio, pas tout de suite, ne pas entendre les voix de France Inter qui nous rappelle que le gris ailleurs n’est pas un duvet matinal, mais la routine de bombes glaciales. Faire l’autruche sous l’oreiller, insuffisant.
Les minutes de septembre défilent trop vite, il est midi et soudain Paname le belle revient à moi. Tout sourire de ce soleil instable, fulgurant, qui t’aveugle pour que tu y vois clair. Derrière les paupières, closes et sereines, blotties au creux d’une de ses lumineuses parenthèses, ce sont les souvenirs qui défilent. Ce furent trois mois à mille à l’heure, pas d’endurance pour ces vacances mais des sprints, des embardées, des assauts finaux. Je me suis vautrée dans les mots, roulée dans le sable fin, plongée bras en croix dans l’océan sans requin. Sans peur de rien.

Paris écoute mes histoires de vacancier un peu flingué. La saveur des maquereaux de Guéthary, des abricots de Maleville, des vagues blindées du sel de la vie. Elle jalouse ces atouts ruraux. Paris veut tout, revêt ses plus beaux atours pour me garder près d’elle. Paris triche, embrume nos esprits, se déguise en chat sauvage, flatte nos egos et nos appétits. Paris je t’aime et te quitte, encore. Paris je t’aime, te quitte, et te reviendrai, encore.
Nous avons vécu l’âge d’or ma belle, la passion des débuts qu’on sait réactiver à loisir, pour ne rien d’autre que mieux tomber ensuite. On se bastonne et s’enlace sans jamais se lasser.

On ne se lasse même pas des blessures : nous avons pris goût à la chute.

Chère P., tu sais comme j’aime ton extrémisme, ta connerie, ta futilité, ta passion, tes mots, ton esprit, ton intelligence; ta vie est un roman dans lequel je choisis mon personnage. Mais oh comme Je déteste ton arrogance, ton défaitisme, ton snobisme! Tes manies de princesse. Octobre sonne la fin d’un chapitre honey. L’évidence de la noyade au bout du roman-fleuve soudain m’apparaît. Cette brasse coulée que tu m’offre entre tes lignes? je crois que je préfère aller surfer la nouvelle vague.

Laisse moi goûter les joies des nouvellistes, être ce personnage sans complexité, qu’on décrit en un paragraphe et trois tirets. -Melle X – 30 ans – au soleil -émerveillée. Part vers de nouvelles et lointaines aventures chercher ce qu’elle cherchera toujours. Rencontre koalas et surfeurs, mange kale et quinoa, plante tomates bio, fait pain au levain, skate un peu le matin. Aime toujours aimer. Oublie Paris dans les bras de Sydney.

Sydney est mon amante extrasolaire. Lointaine, exotique, extatique, en v-o dans le non-texte. Superficielle, belle, si belle. Trempée d’embruns salés, de sueur de sportifs. Elle met du monoï sur mes blessures. Elle ne me laisse pas dans le brouillard des romances littéraires, et m’ennuie vite, bien sûr. Mais ne lui dis rien, P. Et ne sois pas jalouse, non plus. L’amour est multiple. Ce sont des pointillés sur une boussole géante qui jamais ne nous conduit au nord, mais nous égare dans ces aventures haletantes. Chercher ce que l’on cherchera toujours.

Les amourettes d’été s’éteignent sur Paris, se rangent dans des dossiers photos estivaux qu’on ne feuilletera que rarement.

 Je laisse les valises en suspend, leur jette quelques oeillades de défi. Comme si par magie le contenant éclairerait le contenu. Je laisse tout en plan sur un appel de P. Je ne saurai jamais lui dire non. Elle me happe au comptoir, choisis les amis avec soin, remplit nos verre de glace et de promesses. Elle connait mes marottes et mes cordes sensibles, m’emmène danser jusqu’à m’épuiser. C’est un adieu on ne peut plus joyeux.
Au réveil elle est là, n’est pas du genre à filer à l’anglaise. Paris assume ses conquêtes.

C’est un roman a mille voix qu’il faut continuer d’écrire, raconter Paris partout pour étoffer la légende. Il te faut un bistrot, un rade, un ami. Un zinc en bois et laiton sur lequel trônent les quilles de vin nature, un bouquet de fleur, une machine à café.  Ce midi là j’ai laissé en plan le futur -des sacs béants pour le moment- pour continuer le roman. J’ai sous les yeux des valises, pleines de mots de la veille. On trimballe nos bagages où que l’on aille.

makroarlots

L’ami était roux, beau, souriant et avide des péripéties de P. qui avait fait encore des siennes. On a rit comme des baleines et mangé comme des ogres; les enfants d’un conte urbain célébrant les lendemains. Dans la petite salle ourlée des Arlots Paris s’est laissée compté ses propres ragots. Elle nous écoutait parler d’elle, sourire en coin. On se régalait de terrine, de maquereau, de biche et de beurre noisette. La tarte aux pommes et le calva étaient non négociables. Puis sur le trottoir brûlant de soleil les mégots se sont consumés, rejoignant la pile abstraite des histoires racontées au rythme des cigarettes. Paris satisfaisait notre curiosité, nos appétits et nos égos. Paris est magique.

pie

Les Arlots, bistrot parfait pour roman français. 

136 rue du Faubourg Poissonnière
75010 PARIS
0142829201

Ouvert du mardi au samedi midi et soir. Menu déjeuner infaillible à 22 euros. Sourire de Tristan inclus. 

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