Pêches de vignes // Fall in the Hills of Adelaïde

 IMG_0315IMG_0446IMG_4117 IMG_4118IMG_3882 IMG_4122 IMG_4141 IMG_4182IMG_3876 IMG_4195 IMG_4227 IMG_4290IMG_4794IMG_5161 IMG_4937 IMG_5019 IMG_5067 IMG_5076IMG_5139 IMG_5163IMG_5313 IMG_5362IMG_5425IMG_5552IMG_5741 IMG_5780 IMG_6036IMG_0509IMG_6116

L’hiver ne passera pas par moi, c’était mon mot d’ordre 2016, mon idée fixe. Et puis les mois défilent, les rencontres se hasardent et les voies se dessinent, vers des contrées qu’on n’avait pas évoquées. Au moment où je t’écris, j’ai aux pieds d’épaisses chaussettes en bambou et sur les épaules un gros pull. Entre deux lignes j’allume le feu dans la cheminée. Derrière moi, on fait cuire les dernières tomates du potager et s’alignent les bocaux: confiture de rhubarbe, de mûres, poivrons et tomates au vinaigre, compote de pomme, gelée de coing et crème de châtaigne. C’est une transition en douceur qu’on se promet.

L’ automne s’infiltre dans nos peaux, elles s’assèchent et se crèment. Ca sent le brûlé, fumé, ça crépite au creux de l’oreille. Les cheveux conservent l’odeur du feu de bois jusqu’au petit matin, comme ils gardaient précieusement celle du barbecue il y une semaine à peine. On ajoute des couches de coton sur nos corps. Tu vois, me voilà dans le froid. C’est bon de ne pas tenir ses promesses parfois.

Les saisons ont soudainement pris tout leur sens pour moi, ici, si loin. A Paris je pestais contre l’automne puis l’hiver, chaque année, inexorablement, depuis bientôt douze ans. Il ne représentait pour moi qu’un truc pénible, humide, qui m’obligeait à acheter un nouveau parapluie chaque quinzaine (on le perd toujours quelque part, non?), un nouveau manteau,  des chaussures plus chaudes, et à empiler les couches. Je me sentais piégée, engoncée dans mes sapes et coincée dans l’humidité. Soyons honnête, je déprimais. Et le schéma se répéta ainsi jusqu’à ce que-éclair de génie ou sursaut salvateur- je décide de prendre ce billet d’avion afin de FUIR définitivement les deux saisons infernales (et néanmoins glaciales).

Mais voilà, ici, l’automne signifie beaucoup, beaucoup plus. Il surgit naturellement après l’été pour permettre le repos de la terre. C’est la fin de l’opulence, le dernier coup de collier dans les vignes aussi: les vendanges se terminent, voilà l’heure de mettre en bouteille l’année passé, l’heure des récoltes de la nouvelle, des presses, des fermenteurs, de la plonge et des mises en barrique. Le mécanisme bien huilé de la saisonnalité devient évident quand il s’agit de vivre de la terre! S’occuper du sol, le régénérer, le soigner. Puis planter les graines pour l’hiver, construire une green house, anticiper l’avenir. Observer le ciel, les étoiles, le vent. Essayer de comprendre ce qui se passe, de trouver sa place. Je commence tout juste à peu à peu cerner le sens du mot biodynamie. Mais je crois que c’est une évidence qui se vit plus que ne s’écrit. C’est une roue géante et sublime qui régit l’univers, dont on imagine pas les rouages! Chaque élément autour de toi, ce sol humide, ces feuilles rougies, cette pluie soudaine! et la lune, basse et flamboyante ce soir, oui le moindre millimètre mouvant autour répond d’une super-organisation, d’une logique imparable. Disons que tout fait sens. C’est finalement mon incapacité à exprimer l’immensité du phénomène qui me fait prendre conscience de son importance, de sa nécessité, et de sa beauté. Je sais, c’est lyrique, et long, et alambiqué, et j’en fais des caisses tu penses, mais bordel… si tu savais comme c’est beau…!

Je dois toujours empiler les couches, mais je n’ai pas racheté de manteau. J’emprunte celui oublié par un copain vigneron, j’use les pulls élimés de la famille, on achète nos chaussettes en groupe, et on ne se soucie pas des miroirs. Je me fous des trous dans les chaussettes tant qu’elles me tiennent chaud, je me fous du jus de raisin collé aux joues, de la terre incrustée sous les ongles, des cheveux plein de noeuds, des cernes sous les yeux. Si tu savais comme c’est agréable!

Tous les matins la lumière change et m’émeut. On a reculé les aiguilles de l’horloge, le soleil pointe vers 6 heures. La brume est souvent là, elle recouvre les vignes. Le soleil insiste et finit toujours par percer. Par la grande baie vitrée, entre les toiles d’araignées, les rayons filtrent et te poussent à sortir du lit. La fumée du thé bouillant se mêle aux vapeurs de la machine à café, à celle du toast un peu brûlé, à la buée quand on entrouvre la porte. Ajoute à cette ambiance feutrée, faites de nuages de chaleurs, nos regards encore emplis de blizzard. Les italiens appellent ça le Nebbiolo, bizarre ou magique, c’est le nom du cépage au bout du regard.

Aujourd’hui ça fait un mois tout pile que je gravite sur les Hills d’Adélaïde. Quand tu arrives dans le coin, on te dit que tu ne repartiras jamais. Les premiers jours tu penses plutôt l’inverse, tu te demandes même parfois  comment tu vas survivre, si tu vas tenir le coup. Toi qui débarques de la côte, de la ville, du superficiel et néanmoins confortable Australian surfin’ dream, son sable fin, ses chaï latte. Toi, légèrement maniaque-organisée-ponctuelle-angoissée, pas toujours franchement optimiste, tu vas découvrir le rythme et l’énergie des Hills: une nouvelle notion du temps, du travail, de la vie, de la vigne et de la fête. Et vite,  bien vite, ça fera déjà un mois, et tu te surprendras à te demander si tu veux vraiment repartir.

Ici précisément, ce petit coin fait de collines, de dirt roads et de wineries, ça s’appelle Basket Range.  C’est un nid haut perché de vignerons allumés. Faire sa place dans la couvée se mérite. Il faut d’abord ne pas te perdre en route, traverser les forêts d’eucalyptus et te remémorer les nombreuses creeks. Sillonner dans les collines jusqu’à destination. Chaque vignoble à son identité. La maison, qui soudain apparait après le dernier virage, colle au personnage et à ses vins. Vignoble, domaine, vigneron et vins se ressemblent, et chacun a sa personnalité bien marquée.

Il faudrait que je prenne le temps de te raconter chacun, quelques uns au moins ! Mais j’ai la sensation que les mots seront toujours limités, ou mal choisis, ou imprécis, à la fois parce que je perds sacrément l’habitude de les utiliser mais aussi parce que ce qui se vit dans les Hills ne peut se comprendre que dans les Hills. Allez tu viens? L’adresse c’est facile écoute: en descendant de Nicols road depuis Stirling, tu suis Basket Range road, puis Lobethal Road et, enfin, tournes à droite au panneau de bois qui indique Fernglen, easy.

Tu cabotes entre les caillasses et les brebis environ 10 minutes, et arrives chez Jasper. Jasper Button, de la famille Button, sur la commune des Button. Sourire narquois, regard vert curieux et passionné, cheveux blonds aux épaules, elles larges et rassurantes. Sous l’archétype australien se cache un grand enfant génial: créatif, éparpillé et passionnant. La petite bedaine de la trentaine sereine le sauve de l’image trop lisse du surfeur de la côte est. Et son passif actif multidisciplinaire redonne du galon aux natifs du pays. Il étudie pendant un bail, de la chimie au cinéma, lâche tout pendant 5 ans pour surfer la vie à Byron, devient pizzaïolo entre deux vagues, rencontre sa douce hollandaise en Nouvelle Zélande, s’envole pour Amsterdam et passe de la pizza au bistrot. Puis c’est le retour au bercail avec une idée en tête: s’occuper des vignes familiales avec sa soeur, Sophie. La commune of Button se met au vin, c’est décidé.

Je voudrais te parler de ses quilles, mais je voudrais surtout te les faire goûter. Je tâtonne encore à chercher mes mots justes car c’est tout nouveau pour moi, le vin (pas le boire, tu sais..): comprendre les cépages, les fruits, les macérations, l’oxydation, les décisions…! Je peux te parler une heure sans discontinuer de la saveur, de l’odeur, du souvenir du lait brûlé quand on l’oublie sur le feu. Mais pour le vin, mon esprit se frustre de l’absence de corrélation entre ce que je goûte et ce que je dis. Ma mémoire se heurte à des pages blanches; je la visualise comme un gros annuaire du goût dans lequel serait répertoriées toutes les émotions rencontrées, les saveurs enregistrées, analysées, assimilées. Le raisin est à la plage 2016, papier flambant neuf, lignes tout juste esquissées.  Du coup souvent je ne dis rien, et je souris. Parce que je trouve ça très très bon, et puis c’est tout.

Alors on se ressert quelques verres après la dernière journée de presse, on s’active en cuisine alors que la luminosité baisse. Ce soir on fête la fin des vendanges en Australie pour Stef, jeune vigneronne Autrichienne qui retourne sur ses terres prendre le flambeau parental, elle aussi. C’est la nouvelle génération: celle qui assure la transmission d’un savoir-faire et d’un patrimoine, tout en y apportant ses envies et ses opinions. Cette jeunesse fait le choix du vin naturel, parfois de la biodynamie, dans tous les cas c’est le choix d’un refus du monde conventionnel – accessoirement dangereux et dégueulasse- dans lequel on nous biberonne.
Et ils ne font pas ce vin pour changer le monde, ou sauver l’humanité, ou parce que c’est meilleur pour ta santé, non non non. Ils le font pour la plus simple et belle des raisons:  parce que c’est bon.

Le soir, on fête souvent quelque chose. Un anniversaire, une fin de vendanges, la visite d’un contingent japonais, celle d’un importateur Belge ou d’une vigneronne gardoise, on trouve toujours une belle excuse pour aligner les bouteilles et les sourires. Chacun met sa main à la pâte, qu’on finit par deviner à l’ avance. Les butternuts rôtis? Anton. Le dhal de lentilles? James. Le pain au levain? Gareth ou Mon’. Le bouquet de fleurs? Tom. L’agneau grillé? Jasper. Les bières fraîches? Taras. Sous le coude leurs cuvées respectives selon l’envie du jour: Vino Rosso of Lucy Margaux, Wood Grenache of Jauma, Rainbo Juice of GentleFolk, Beach of Tom Shobbrook, WildNatureWhite de Manon, Fields of Sparrow of Commune of Button, Texture like sun of Ochota Barrels

Je surveille le dessert pendant qu’on me ressert. La fin des récoltes dans les vignes s’accorde avec le changement de saison aux fourneaux. Aujourd’hui j’ai cuisiné les toutes dernières pêches du jardin: une manière douce de se dire au revoir, ma saison et moi. Ces fruits sont le cadeau d’adieu offert par quelqu’un qui part en voyage, un peu trop loin un peu trop longtemps, mais qui reviendra.
J’ai bricolé une tarte-hommage à l’été que j’aime tant, mais que je quitte pour la première fois sans trop de peine.(Surtout parce que je sais qu’il reviendra).

IMG_5410

Pâte sablée:
220g de farine
120g de beurre demi-sel
60g de sucre brun
1 oeuf

Garniture: 
2 oeufs
100g de sucre brun
80g de yaourt nature
110g de poudres de noix et graines (amandes, noix, lin, sésame…)
1 pincée de sel
vanille 
zeste de citron
4 à 6 pêches 

La veille: pocher les pêches entière dans un sirop (eau+sucre+verveine fraîche) jusqu’à ce qu’elles soient tendres. Couper les en quartiers quand elles sont refroidies, bien les égoutter.
Le jour même: Préchauffer le four à 180°. Sabler la farine avec le beurre du bout des doigts jusqu’à obtenir un sable régulier, jusqu’à ce que le beurre soit bien incorporé. Mélanger l’oeuf et le sucre au fouet, incorporer au mix farine/beurre. Homogénéiser la pâte à la main sans trop la travailler. Etaler la pâte, foncer un moule à tarte beurré au préalable. Réfrigérer.
Blanchir les oeufs avec le sucre, ajouter le yaourt et la poudre de noix. Ajouter le zeste, la vanille, la pincée de sel. Etaler cette crème sur le fond de tarte. Répartir les quartiers de pêches, enfourner environ 40 minutes.
Sortir la tarte quand la pâte est dorée uniformément.

Trinquer à l’avenir, au bonheur, aux rencontres, au pinard, au prochain été.

 

 

 

 

 

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...

Un commentaire ?