Chakchouka

chakchoukapic

C’est la saveur brûlée des feux d’été, des braises qu’on laisse consumer jusqu’au matin. Feu de champ, barbecue de fortune, brûleur à gaz de luxe, peu importe la source pourvu qu’on aie la flamme.
Attiser les braises pour sans cesse renouveler l’étincelle. J’aime regarder les convives tour à tour se soucier du foyer, acquis à la cause commune d’un festin au feu de bois ou d’une longue nuit sans peur du froid.

Sans hésiter depuis un mois, notre étoile du berger est le soleil, astre suprême. Ses rayons nous aiguillent, sa chaleur nous attire. Nous sommes les brindilles au vent, les blés dorés, les tournesols à la conquête de l’Est.

Mettre le feu aux poudres, d’escampette, quand on longe la côte à 100 à l’heure, puis réduire en poudre les épices, magiques, venues de pays où on voyage en pensée. Voilà nos petits rituels de vadrouille, entre road movie et Ratatouille.
L’été se fait de plus en plus présent, la chaleur est notre troisième larron. On l’accueille à bras ouvert, brasero solaire sur nos peaux apeurées par l’hiver. On se fait gentiment dorer sans excès, à petit feu pour cette recette. Crémer, à l’huile de coco protectrice, prendre le ton en prenant le temps.

Les aubergines attendaient comme nous la vague de chaleur vitale. Enfin les voilà revigorées, gonflées à bloc, prêtes à tout donner! On n’a plus qu’à se pencher et piocher. Prendre les plus charnues, gorgées de soleil. Leur peau me rappelle le cuir des sacs des souks. Ma mémoire s’envole à Tanger. Puis Asilah, la belle.
Je repense à mes quinze ans, à Sfiah et sa chakchouka. Les premières saveurs marocaines, assaisonnées au sel des premières amours adolescentes. C’était l’explosion d’émotions. Je découvrais le cumin en grain, l’huile d’olive mêlée au miel, le carvi sur le pain, les baghrir tièdes, les sms tendres et innocents.

Sfiah faisait aussi frire les aubergines, en tranches fines, saupoudrées ensuite de sel et de persil plat. Je tombai amoureuse dès la première bouchée. J’avais méconnu ce légume, j’étais passée à côté sans le regarder, sans lui laisser sa chance. À l’époque je n’avais pas la frénésie des rencontres, ni la peur de rater quelque chose. Le temps me paraissait étirable à l’infini, on avait toute la vie pour la croquer.
Depuis, il n’est aucune saveur inconnue que je ne veuille goûter. J’ouvre grand les yeux, écoute avidement les légendes et les louanges, et ne peut quasiment jamais me résoudre à à la frustration.
C’est parfois déroutant, souvent épuisant. Mais le truc, je te l’avoue, c’est que c’est à chaque fois au moins instructif, au mieux passionnant. Découvrir ses goûts, ses aversions, affiner et confirmer ceux qu’on avait déjà. Ah, et puis il y a la déception, bien sûr. Là, ça se corse toujours, parce qu’il s’agit de ne pas céder à la colère ou au regret. Il n’y aurait pas de bon choix s’il n’y en avait pas de mauvais, hein. J’apprends à me féliciter des bons et rire des pires. Les apparences trompeuses, mirages sucrés et miches dorées…  l’art du trompe-l’oeil !

Le voyage décuple les sensations et ma faim de nouveauté. Puis soudain, fatiguée peut-être sans l’admettre, il faut que ce soit le produit qui me rappelle aux évidences. La nostalgie du Maroc au lever du jour, les premiers coups de soleil. Le coup de foudre pour la chakchouka ! Cesser d’attiser le brasier, allez, oublie le flambant neuf.  Savoure la chaleur interne de ton foyer d’émotions, de souvenirs, de valeurs sûres.

Je relève la tête du rang d’aubergines, retour à la terre ferme, Turlinjah, New South Wales, Australia. Aller nourrir les troupes de ces saveurs d’adolescence. Switcher d’une lueur à l’autre.
Les flammes chauffent la fonte à blanc, et l’huile d’olive soudain crépite. La chaleur est partout. Des boules de feu aux boules d’amour, ce sont des étincelles en mouvement permanent dont la puissance d’action nous dépasse. Des éclats de voix, des éclaboussures d’huile, des éclairs de génie. La chaleur est partout. Elle porte, guide, réconforte, nourrit, caresse, apaise, attise et brûle. La chaleur est partout.

Dans la poêle ajouter un ou deux oignons, émincés, de l’ail, haché, puis les aubergines coupées en dés. Saler, bien saler, chauffer fort, brûler presque mais pas trop. Ajouter des tomates, mures, concassées, la fraîcheur. Au choix, du cumin, en grain donc, fenugrec, carvi, coriandre. Piment frais? piment frais. Remuer, laisser compoter à feu doux, douceur, patience. Goûter, GOÛTER ! Rectifier, réduire, un filet d’huile? un filet d’huile. Coriandre fraîche, plein.
Touche finale, jaune d’or. Casser les oeufs, cuire au plat sur l’ensemble. Couvrir un peu, pour répartir la chaleur. Partager, kiffer.

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1 Commentaire

  1. JC Jean-Christophe BUGARD Says:

    Coucou, je me suis laissé dire que tu étais de retour parmi nous et pour quelques temps à Paris?
    Aurai-je la chance de t’avoir pour dîner à la maison ?
    J’ai l’impression que ton n° de portable ne fonctionne plus?
    Bises Jean-Christophe

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